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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 09:51

ostende.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Alors qu'un déluge de nouveaux romans s'abat sur la rentrée littéraire comme à l'accoutumée, le plaisir de se pencher vers un classique est doublement tentant...davantage encore pour ceux qui résistent aux mouvements de foule et refusent de se conformer aux lectures du moment. 
La rêveuse d'Ostende et les quatre nouvelles qui l'accompagnent dans le recueil  édité en 2007 chez Albin Michel satisferont les appétits frugaux de lecture aussi bien que tous les amoureux du verbe , quelle qu'en soit la forme, et de ses potentialités merveilleuses. Éric Emmanuel Schmitt y décline le thème du pouvoir de l'imagination; on y rencontre ainsi une vieille-fille infirme qui affirme avoir eu un prince charmant pour amant, un écrivain au coeur brisé qui se réfugie à Ostende, une épouse criminelle, un époux à la libido défaillante,  une infirmière amoureuse de son patient aveugle, un érudit qui méprise la lecture des romans et une vieille dame qui patiente depuis des années sur le quai d'une gare, un bouquet à la main. Au creux du quotidien de ces êtres, l'imagination agit comme un révélateur puissant et influe sur leurs agissements.  L'écrivain , conscient du pouvoir de l'imaginaire, s'amuse même à inverser les rôles: le patient guérit l'infirmière, l'amant s'étourdit des caresses d'une vierge, la fiction l'emporte sur la raison, l'époux trop amoureux est soupçonné de trahison...En quelques pages, le lecteur pénètre dans l'intimité et la psychologie d'un personnage, ressent ses fragilités et ses douleurs intestines et s'émeut de ses défaillances autant que de ses succès. L'imagination n'a pas la même résonance  pour chacun: certains en sont des victimes , d'autres y trouvent un réconfort, d'autres encore l'usent comme matière première pour leur métier...Chaque nouvelle est une démonstration brillante d'une vérité déstabilisante: nous ne pouvons maîtriser notre imagination qui peut ainsi nous offrir d'extraordinaires heures de répit dans la souffrance comme nous anéantir par des délires et soupçons insupportables. Fiction ou réalité? La vie et sa complexité font que nous sommes le  jouet des apparences, tiraillés sans cesse par l'existence de preuves plus ou moins tangibles.. Le livre reste le seul lieu dans lequel l'homme raisonnable peut flirter avec l'imagination sans en faire les frais : il a ainsi l'assurance qu'il plonge dans un univers irréel:  l'imagination y est alors un simple outil de divertissement et le lecteur sait de lui-même qu'il est dupé pour son plus grand plaisir...
"- Vous me pardonnerez, je n'ai pas lu vos romans, me dit-elle en se méprenant sur mon désarroi.


- Ne vous en excusez pas. Personne ne peut tout connaître. En outre, je n'attends pas cela des gens que je fréquente. 
Tranquillisée, elle cessa d'agiter son bracelet de corail autour de son maigre poignet et sourit aux murs.


- Pourtant je consacre mon temps à la lecture. Et à la relecture. Oui, surtout. Je relis beaucoup. Les chefs d'œuvre ne se révèlent qu'à la troisième ou à la quatrième fois, non?


- À quoi repérez vous un chef d'œuvre?
- Je ne saute pas les mêmes passages. "



 

La rêveuse d'Ostende et autres nouvelles


Auteur: Éric Emmnuel Schmitt


Éditions: Le livre de poche


Prix: 6,50€

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 13:08

perroquets.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Éric Emmanuel Schmitt suscite l'admiration chez tous ceux qui savent déceler combien, tapis derrière  chacun de ses sujets, se superposent et s'entremêlent de nombreuses strates  de sens. On peut lire Les perroquets de la place d'Arezzo ,d'abord, au premier degré: le dévorer comme un  roman subtil dans lequel les sens sont en éveil , où le sentimental rivalise avec le sexuel, le sordide avec le romantisme, le désespoir le plus profond avec le bonheur extatique ; et y jouir de la libération des mœurs et des êtres en se laissant charmer par  les lignes sensuelles que compose le narrateur mutin, tantôt galvanisé par l'audace d'une Diane sans tabou par exemple ou inspiré par la plastique d'une Ève expérimentée . Beaucoup y sentiront vite la fine analyse psychologique qui se tisse au fur et à mesure des chapitres: on  croise une multitude de visages pour lesquels le lecteur ressent des sentiments ambivalents et fluctuants: tantôt attachants, tantôt méprisables, ici il n'y a pas de place pour des personnages sans relief et stéréotypés; aucun n'échappe  au jugement du lecteur, les torts sont souvent partagés et les conflits gagnent en intérêt parce qu'ils expriment la complexité de la réalité. Les êtres dépeints ont tous des failles et l'on ne s'en sent que davantage proche, forcément. Leur sexualité est le reflet patent de leurs écorchures et de leur essence.  Voilà pourquoi Éric- Emmanuel Schmitt la place sous les feux de vos yeux.
Les perroquets de la place d'Arezzo est ainsi un roman qui, pour cette rentrée littéraire,  se fait l'écho de nombreuses questions soulevées dernièrement par l'actualité: mariage pour tous en France, harcèlement sexuel, liberté des femmes... Avec une démarche profondément humaniste, l'écrivain nous confronte ainsi à une adepte du sexe extrême , à un obsédé des galipettes et des cajoleries de bureau - homme de pouvoir qui ne manque pas de rappeler un politicien français déchu- , à des adolescents qui s'éveillent à la sensualité, à des homosexuels refoulés ou assumés,à  des croqueuses d'hommes, des étalons, une vieille fille jamais déflorée, des maris qui trompent leurs épouses, des maîtresses...Chaque personnage a une histoire singulière, une souffrance prégnante que sa sexualité exprime ou refoule. Chacun est une occasion renouvelée de s'interroger sur sa propre tolérance et moralité. L'opportunité d'analyser intelligemment si la sexualité est le seul critère valable pour juger de l'intégrité et de la valeur d'un individu.  
La trame du roman? Il est temps de vous la dire, il est vrai! Autour d'une place bruxelloise ( huit-clos où chacun a le loisir d'observer les autres et de juger les gens sur leur mine) à l'histoire étonnamment  exotique, battent des cœurs insatisfaits qu'une âme mystérieuse décide de bouleverser en envoyant une pluie de lettres d'amour anonymes. Qui est ce " Tu sais qui" qui signe? Quel est son objectif? Semer la zizanie ou la paix?  Au lecteur de se prêter au jeu de l'enquête, l'auteur égrenant ça et là des indices qui , tour à tour , le perdent ou le dirigent. Nimbée de mystère, la fiction n'en devient ainsi que plus érotique. En effet, déjà que l'évocation permanente du sexe échauffe les esprits,  le roman d'EE Schmitt pousse bien plus loin le jeu : l'érotisme, naissant d'une plume habile, n'est pas seulement une corne d'abondance de plaisir, il est également un moyen de domination du démiurge sur ses créatures, sur ses lecteurs et Éric Emmanuel Schmitt en abuse avec l'élégance et la dextérité que l'on lui connaît.  D'ailleurs, il pousse l'audace jusqu'à insérer une figure d‘écrivain qui pourrait le représenter, Baptiste, l'auteur brillant  qui accepte un ménage à trois avec la maîtresse de sa femme. Les mots donc manipulent, leurrent, permettent des suppositions, autorisent le dérapage de l'imagination...On apprécie d'ailleurs qu'un auteur aussi reconnu laisse s'exprimer dans ses lignes  avec autant de naturel le désir, l'impatience et accepte de badiner en compagnie de son lecteur! Un procédé d'écriture osé où l'auteur est contraint de se mettre un peu lui aussi à nu -même s'il ne narre que des faits imaginaires- tant l'écriture érotique l'oblige à déshabiller ses phrases, à inviter la sensualité à son bureau et donc s'exposer en mots au regard de ses lecteurs.
Autre strate de sens de ce roman : il a pour ambition de nous apprendre des choses sur nous-mêmes et de nous rappeler  la puissance de l'imaginaire...qui est la clé de voûte du sexe. Et beaucoup d'amants finissent par l'oublier et s'étonnent de l'ennui de leurs rapports intimes. L'ivresse naît des mots, d'une situation, d'un postulat...bien plus que d'un frottement mécanique et répétitif.
Attention cependant! si l'on pense, lors des premiers chapitres , que l'auteur se fait le porte-parole du libertinage, les chapitres suivants nuancent, montrent les revers des libertés trop excessives et incitent davantage à réfléchir sur le paradigme sexualité/moralité qu'à s'attarder sur la question de l'intérêt de multiplier les partenaires et les expériences érotiques marginales . En effet, l'on a même aujourd'hui tendance à positionner sexualité et moralité  en contraires, confortant les modes de pensée puritains. Or ne peut-on pas avoir une sexualité libérale  et être un être moral et respectable? Une question provocatrice mais non dénuée d'intérêt. Il semble que nos  principes d'action vis à vis de nous-mêmes et des individus restent moraux , justes et visent le bien tant que nous ne mettons pas à mal notre intégrité et celle des autres, tant que nous respectons les droits universels de chacun. Pourquoi devrait-on alors rougir d'oser des expériences insolites si elles sont partagées entre adultes consentants? Qu'est-ce que cela change d'aimer une femme ou un homme? Qui a le droit de juger de nos désirs tant qu'ils ne nuisent à personne? Voilà ce qu'exprime ce roman riche de tolérance et de sagesse qui montrent de nombreux êtres anéantis par leurs tabous et leur acharnement à ne pas se démarquer  du moule social formaté. Mais il faut aussi entendre dans cette fiction combien la libéralisation des mœurs devient parfois l'exutoire d'un malaise, n'incarnant plus, alors, un désir épicurien mais une volonté d'oublier que l'on souffre.
La sexualité n'a du bon qu'entre âmes épanouies et qui maîtrise leurs instincts même au plus loin de leurs débordements. Voici pourquoi nous évoquions Rabelais pour titrer ce passionnant roman ! Sexe sans Conscience n'est que Ruines de l'âme tandis que Sexe avec Lumière promet Ivresse à perpétuité!

Les perroquets de la place d'Arezzo
Auteur: Éric Emmanuel Schmitt
Éditions: Albin Michel
Prix: 24,90€

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 15:36

supersex.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Marco Mancassola a une écriture aussi précise et fluide que troublante. Il a l'art de vous promener dans un taxi, l'air de rien, la tête perdue dans les gratte-ciel et d'insérer subitement un mot déstabilisant. Il crée d'ailleurs dans ce roman des personnages insaisissables et, si ce caractère n'étonne pas de la part  de super-héros, il surprend chez les humains traditionnels qui gravitent autour d'eux. Dans l'univers de Marco Mancassola n'existent que des individus étranges, souvent égocentriques mais d'une fragilité à fleur de peau. Le thème de ce roman, la sexualité des super-héros, est extrêmement pertinent  ; en effet, même si on ne le comprend pas immédiatement , l’auteur choisit d'évoquer le point faible des êtres qui semblent parfaits. La sexualité, lieu où l'on s'abandonne à ses fantasmes et où l'on fait confiance en un autre pour les assouvir, ouvre la porte possible de la vulnérabilité…et l'auteur s'y engouffre avec perspicacité. Construit en longs chapitres, ce roman aborde la fin de super -héros célèbres dans les années 80, certains reconvertis en entrepreneurs puissants, d'autres en vedettes de talk-show, mais tous vieillissant et acceptant plus mal que les êtres ordinaires la baisse de leur aura et de leur influence. Mister Fantastic, Batman et Robin ou encore Mystique et tant d'autres ont eu leur heure de gloire ou de rébellion et, au coeur des années 2000 , sont has-been malgré toutes leurs tentatives pour rester dans le coup ; d'abord parce qu'ils frisent la soixantaine et que la jeunesse leur vole la vedette, surtout au lit, ensuite - et c'est tout l'excellent portrait sociétal que dresse Marco Mancassola - car le monde a changé: le NewYork des années 80 qui avait besoin de héros, dont le coeur vibrait au rythme de ses exploits et dont l'âme s'enivrait de mystère a fait place à une ville assoiffée de vérités crues et d'humiliations publiques divertissantes. Si ces récits évoquent la sexualité, ils l'abordent avec poésie: chaque scène érotique est une portée de désoeuvrement terrible, une symphonie désespérée dont la mort - on le pressent - est la seule issue supportable. Aussi l'enquête que mène Denis de Villa à propos des lettres de menaces que reçoivent régulièrement plusieurs super-héros est un prétexte littéraire magnifique pour évoquer des réalités plus triviales qui touchent les super-héros que nous ne sommes pas. Riche en questionnements sur l'évolution des mentalités et des comportements, exprimant les divergences troublantes de points de vue entre les générations, ce roman vous happe tant il contient une énergie du désespoir qui vient éclater devant vos yeux comme un éclair fulgurant. L'écrivain italien s'applique à peindre ses créatures avec un réalisme parfois cynique qui étonne dans un contexte "fantastique" mais il émaille aussi son récit de détails qui trahissent sa tendresse pour ces héros déchus et le roman en gagne encore davantage de justesse et d'émotions.
Cet été, Folio habille le livre d'un étui au super-pouvoir non négligeable: celui de résister au sable, à l'eau et à tous les voyages dans lequel il sera malmené…mais même s'il revient écorché, il sera un compagnon brillant assurément pour accompagner votre été!

Titre: La vie sexuelle des super-héros
Auteur: Marco Mancassola
Editions: Folio
Prix: 8,70€

"La Terre resplendissait sous ses yeux. Des masses blanches striaient l'atmosphère. Les couleurs de la surface devenaient de plus en plus vives, si chargées qu'on aurait cru celle-ci sur le point de se briser avant de mettre au monde une couleur inédite, jamais révélée, qui sait? Elaine gémit. Le monde était de plus en plus proche, avec ses nuances intenses, une bulle d'air, de matière et de chaleur. Le monde l'attendait. Le monde était en équilibre, suspendu sous ses yeux. Le vaisseau se remit à vibrer, et l'espace d'un instant, elle eut l'impression que c'était la terre qui oscillait, sur le point de tomber, semblable à un fruit mûr et gâté. Elaine tendit la main vers le hublot."

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 11:20

leternel.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Bien fou celui qui nie en bloc l'existence possible des vampires…! Si Ionas avait deviné à quel épouvantable calvaire sont confrontés ad morte eternam les monstres aspireurs d'hémoglobine, il serait resté sagement à pourrir sous le tas de corps déchiquetés de ses camarades de front! Pensez donc à l'enfer que c'est d'osciller entre crime et repentance, jouissance et torture et de n'avoir que la psychanalyse - à laquelle personne ne croit bien sûr- pour remède consolateur ! Retenez d'abord bien ceci : rien n'est impossible dans le monde de Joann Sfar ! Puisant dans son imaginaire délirant, pot pourri de folklore lié à ses origines juives et de fiction populaire, il a su orchestrer, au moyen d'une prose véloce et terrifiante de génie, un roman aussi diabolique que rédempteur, aussi grave que drolatique, aussi tendre que cruel. Dans L'éternel, son premier roman qui sera prochainement adapté en série pour Canal +, les premiers rôles sont donnés à ceux qui  s'accrochent à la vie et en arrivent ainsi ,soit à embrasser la condition post-mortem des vampires, à être condamnés à ne plus supporter pas la lumière du jour et à faire leur sieste diurne dans un cercueil capitonné comme Ionas , à rêver de valses dans les étoiles  et à épouser le mauvais côté de la médaille comme Hiéléna, soit à être puni de leurs manquements en  s'enfonçant dans la lie du quotidien comme Caïn. Quant aux  illustres inconnus du récit , ils ont la vedette le temps d'être déchirés en lamelles…ou parce qu'ils sont des compagnons spectraux d'infortune. Voici  donc un ouvrage qui sera sans doute utile à tous ceux qui  auront le (dé) plaisir de côtoyer des vampires. Imaginé en deux volets qu'une ellipse temporelle de quelques décennies séparent, il va vous hanter positivement longtemps! Si vous ajoutez à l'ingrédient "vampire" une psychanalyste vampirisante,  veuve d'un hard rocker suicidé, une mandragore collante, une rouquine sanguinaire à la tête d'une armée de squelettes cosaques , un arbre ceint de colliers de pendus et un loup-garou latino qui sent bon l'aftershave, vous n'aurez  qu'une toute petite idée de la délirante aventure dans  laquelle vous convie Joann Sfar . Préparez- vous à un chant épique judéo-gothique à mi-chemin entre Odessa et Brooklyn , au verbe usant d'une large palette de couleurs , de l'élégant au décalé, du sentimental au trash ...Portée par un souffle qui ne dépérit pas, cette fiction  coagule grave! Alors oui, on pourrait , pour vous donner une idée du style, évoquer les élucubrations verbales d'Albert Cohen et ses personnages croquignolesques et excessifs, parler de néo-romantisme, passer par Homère ou Virgile ( p't'être même Ovide tiens!) et freiner du côté d'un manuel d'histoire....mais on n'exprimera pas de façon satisfaisante  la substantifique moelle de ce bouquin délirant. Il va falloir vous dévorer les 455 pages! Et pourtant c'est un peu  ça ; il semble que Joann Sfar ait imaginé une Enéide version Tim Burton de la Shoah en Russie: on y croise des êtres imaginaires, le héros croit être malmené par les dieux et découvre le visage impudique de l'humanité désespérée. Réécrire l'Histoire, lui offrir une alternative sanguinolente plus tolérable, voilà une tentation d'Ionas, le vampire plumitif . L'homme est un vampire pour l'homme: c'est ce que les volumes d'histoire rechignent à nous dire et c'est ce qu'un vampire lui-même refuse de croire...Une façon étrange et romanesque d'exorciser la mort, d'évoquer la cruauté humaine et les monstruosités de l'Histoire avec un regard surhumain édifiant...L'homme est un vampire pour l'homme...

" Pendant ce temps, sur les berges du fleuve, une neige épaisse commençait de tomber sur le tas de cadavres, ce qui contrariait un peu plus les corbeaux. Pelotonnés sur leurs branches, les sombres volatiles décidèrent d'un commun accord qu'il faudrait attendre que la viande se réchauffe pour la consommer".


Titre: L'éternel
Auteur: Joann Sfar
Editions: Albin Michel

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 15:51

LaCaverneDesIdees.jpgPar Julie Cadilhac -Bscnews.fr/ Lorsque vous semblez avoir perdu l'opportunité de vous enthousiasmer pour une fiction, certains romans  vous rappellent , tapis depuis plusieurs années dans votre bibliothèque, et semblent vous affirmer ,avec une assurance presque insolente , qu'avec eux, vous ne serez pas déçus! Les classiques jouent terriblement bien ce rôle mais aussi ceux qui sont  ( presque) assurés de le devenir. La Caverne des Idées est tout à la fois un roman philosophique, un roman policier, un exercice de style jubilatoire et une récréation fictionnelle  et c'est surtout la preuve en 350 pages que lorsque le génie s'acoquine avec la littérature, il promet des heures de lecture délicieuses et brillantes! Voila une enquête qui ne manque  ni de rebondissements ni de personnages attirants. Au côté d'Heracles Pontor, déchiffreur d'énigmes et du philosophe platonicien Diagoras, le temps s'etire sous la chaleur du soleil athénien,  il semble que l'on essuie de ses sandales de cuir les pavés de la prestigieuse cité antique et l'on frissonne de plaisir quand, par exemple, on est - en quelque sorte - convié par procuration à un banquet en compagnie de Platon! L'utilisation, de surcroît , d'une mise en abîme littéraire avec la présence d'un traducteur s'exprimant dans les notes de bas de pages est enthousiasmante et n'a rien ici d'un effet de mode ou d'un banal effet stylistique. Non, dans cette œuvre, tout fait sens et l'on réfléchit et apprend davantage à chaque virgule. José Carlos Somoza, né à la Havane, est diplômé de psychiatrie et  vit aujourd'hui à Madrid où il se consacre pleinement à sa carrière littéraire. Il a publié déjà dans de nombreux pays et sa Caverne des Idées a rencontré un succès international immense. D'autres de ses romans dont La clé de l'abîme, La théorie des cordes ou encore L'appât ont été traduits et sont tous disponibles chez Actes Sud. À dévorer!

 

Titre: La caverne des idées
Auteur: José Carlos Somoza
Éditions: Actes Sud
Parution: 2002

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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 19:37

Ils-ont-tous-raison-Sorrentino.jpgPar Julie Cadilhac- Bscnews.fr/ Illustrations d'Arnaud Taeron/ Faut-il déplorer la disparition dans les fictions des vrais héros? Ceux qui ont l'âme bonne et le coeur vaillant, les purs, les durs, ceux que l'on rêve d'imiter? Paolo Sorrentino nous livre un anti-héros  étonnant,  personnage tout en contradiction: un être pétri d'émotions antinomiques qui insupporte autant qu'il attire le lecteur.

 

Tony Pagoda est un chanteur de charme napolitain,cocaïnomane depuis la pré-adolescence, l'égoïsme chevillé au corps. Du macho concentré qui joue les Don Juan aux quatre coins des pays qui désirent lui entendre pousser la chansonnette. Usant de la focalisation interne et d'une écriture presque automatique lors des monologues intérieurs, Paolo Sorrentino use de dérision pour peindre de nombreux personnages truculents. Les amoureux du verbe seront charmés par la traduction de Françoise Brun qui a su rendre la "couleur" de la langue italienne sans renoncer à une certaine exigence lexicale.
Si on décortique d'un peu plus près? Une fois passé un prologue qui agace ,liste de griefs assaisonnés d'un ton provocateur sans grande originalité, après un incipit poussif ou le cadre s'installe péniblement dans une rencontre foireuse avec Sinatra et une partie de plaisir glauque avec trois prostituées américaines, au moment où l'on serait tenté de rea_170798_003.jpgrefermer le livre pour le coincer dans une étagère haute dédiée aux romans indignes d'intérêt, on est happé soudain par la fantaisie d'un récit qui se réveille et l'excentricité de son personnage principal. Le verbe de Paolo Sorrentino fait des roues de paon qui nous en mettent plein les neurones et on s'accroche aux confidences parfois crasses, souvent gonflées, mais aussi fort lucides d'un chanteur de pacotille italien qui croit que les sérénades qu'il sert le mettent à l'abri des déconvenues et lui offrent des perspectives plus reluisantes que les autres. Ils ont tous raison est l'occasion de rencontrer des êtres fascinants de singularité tels que Tonino Paziente dont on retiendra la tirade sur la superficialité, Gegè Raja, le vieux foulosophe qui ne supporte pas la décadence de Rome de ces trente dernières années ou encore Alberto Ratto, véritable Parrain au coeur de Manaus pour lequel Tony Pagoda ne cesse de répéter: " Moi, Alberto Ratto, je veux l'épouser". On flirte avec les caprices d'une baronne extravagante, on est au café à attendre fébrilement Béatrice la gymnaste, on sniffe un rail devant chaque porte d'entrée, on s'embarque pour des règlements de comptes sanglants entre clans, on espère séduire Antonella Re....bref, on est témoin d'heures fragiles, éphémères, pesantes, excitantes, mais aussi violentes où le sexe et la drogue désinhibent toutes les attitudes conventionnelles, où la cervelle sur-stimulée philosophe à plein régime  et sur les pages se dessine le visage  cru d'une humanité en pleine crise existentielle.....
photo-2-.JPGC'est un roman qui vous fera rire lorsque les cafards déclencheront des confessions délirantes désespérées, qui vous fera tressaillir quand l'Amour enserrera les lignes des pages en dissertations aussi lucides que passionnées, qui vous volera un sourire aux coups de gueule de l'auteur à propos des évolutions culturelles ou encore politiques de son pays natal. Figo! pourrait-on conclure pour agacer Gegè. Figo! tous ces moments où le lyrisme jongle avec la rodomontade, où l'esprit et l'action se tendent des perches et génèrent des scènes cinématographiques que l'on espère voir un jour sur grand écran...
Tony Pagoda est il un être superficiel? Sa présence au fil des pages devient en tous cas une compagnie fascinante. On a envie d'en savoir davantage, comme si les déboires et les erreurs de cet anti-héros napolitain allaient nous rendre meilleurs. Un copain que l'on écoute et dont on entend presque les intonations chantantes du timbre de voix. A bout de coke, à bout d'amour éperdu, à bout de rêves estropiés, à bout de mensonges surtout, un homme confesse une complainte étonnante où l'on ne sait pas toujours sur quel pied danser. Tony Pagoda est aussi insaisissable que sa vie est trépidante et délicieusement pittoresque. Au fil des années, le monde évolue, mais pas lui qui se sent de plus en plus inutile et mal à l'aise. Peut-être que Paolo Sorrentino dresse avec sensibilité et réalisme un portrait de la vieillesse, condamnée à l'insatisfaction dans un monde qui subit lui aussi les affres de l'évolution. 

"Cette tirade d'arrière-garde, ce n'est pas pour dénoncer la pénurie culturelle. Même si elle estphoto-1-.JPG indéniable.C'est seulement que j'aimerais pouvoir continuer à rire de temps en temps. Car, disons-le, le rire est la forme suprême de la culture. Il ne demande pas d'explication. Tout le reste n'est que déchet pour les rats de bibliothèque. Tout le reste n'est qu'un succédané. Et puisque plus personne ne glisse aujourd'hui sur les peaux de banane, je demande qu'on me fasse rire par le biais du langage. Mais rien à faire. Ils sont tous sourds. Répétitifs. Obnubilés par l'indolence linguistique. La dépression linguistique. Voilà ce qui règne. Il faudrait aller en analyse et dire: docteur, j'ai une dépression, mais une dépression linguistique. Et lui, il te répondrait: figo.
On n'aurait plus qu'à changer d'analyste."


Titre: Ils ont tous raison

Auteur: Paolo Sorrentino

Editeur: Albin Michel

Prix: 22,50 euros


Lire: Ils ont tous raison

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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 19:41

La-femme-au-miroir-cover--281-29.jpgPar Julie Cadilhac - BSCNEWS.FR / Anne, Hanna, Anny... trois jeunes femmes, trois siècles dont Eric-Emmanuel Schmitt brosse un tableau fascinant. La première qualité de ce roman? la force de ses images, l'incroyable capacité qu'à l'auteur de décrire ce qui nous semblerait l'inénarrable: l'émotion que l'on ressent, par exemple, à se fondre un instant dans un lieu vierge, l'angoisse qui étreint devant le divan d'un psychanalyste, les bouffées délirantes d'une junkie, qui crie son besoin d'être une autre, accrochée à la liane-câble d'une boule à facettes disco.

Quels liens entre une jeune béguine, une aristocrate viennoise et une actrice d'Hollywood? Un miroir peut-être qui montre une vérité toute autre que celle formatée dans le monde où elles évoluent chacune. Anne, Hanna, Anny, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait une autre...L'indicible et l'invisible tissent le fil conducteur de ces trois destins entremêlés et la dimension mystique, chère à l'auteur, est encore une fois amenée avec beaucoup de délicatesse et de vérité. On apprécie, par exemple, les réflexions philosophiques suggérées à propos du véritable sens des mots qu'emploie Anne, pour désigner ce quelque chose qui la bouleverse et l'émeut...et tant d'autres passages où l'auteur incite le lecteur à passer la frontière confortable et divertissante de la fiction pour s'aventurer dans les sphères plus exigeantes du questionnement et de l'introspection.

Assurément, la fille au Miroir est un roman qui révèle, de surcroît, un esprit doué d'une psychologie fine et sensible tant , au travers de figures singulières, il parle de chacune d'entre nous. "Elle flotte, elle hésite, en un  mot elle est femme" disait Jean Racine et c'est en effet sur cette insatisfaction féminine qui pénètre, au fur et à mesure des années, dans les veines des épouses, des promises, des mères, des maîtresses, des stars, des inconnues, des belles, des disgracieuses que bat le rythme entêtant de cette écriture. Oui, il y a un peu de sorcellerie dans les recettes  de papier de Monsieur Schmitt et, même si l'on en perçoit tous les exquis ingrédients, on est toujours impressionné par l'alchimie harmonieuse que forment ensemble l'intrigue, le verbe et les caractères et bien incapable d'imaginer en faire autant!

Anne est une lueur d'amour, un remède apaisant pour les contemporains que nous sommes , spectateurs démunis devant une époque fort laide où ( si l'on caricature à peine...) la fourberie, l'arrivisme, le mensonge et l'impudeur règnent en démoniaques colons dans des coeurs affairistes. Anne respire et l'on se sent mieux, on a envie de battre la campagne pieds nus avec elle et d'oublier de se prendre au sérieux un instant. Anne est une onde pure sacrifiée à la bêtise de son siècle et son obscurantisme. Anne vit à la Renaissance où les loups ne sont pas ceux que l'on pense... Hanna trouble, elle est un miroir dérangeant de nos manques et de nos renoncements lâches. Hanna se rebelle, se rebiffe, chasse ses chimères et l'on aime ses victoires sur un monde conformiste, sur des modèles étouffants qui la compriment mais aussi sur elle-même qui est son plus farouche ennemi. Hanna est une épouse malheureuse dans les bras d'un prince charmant de la cour autrichienne. Hanna est un vase fragile qui, en volant en éclats, délivrera les fleurs coupés qui manquaient d'air dans leur cercueil de verre. Anny est une copine de fac, une soeur, une écervelée que nous condamnons parce que c'est plus simple. Une fille légère qui profite éhontément de ce que la nature nous a refusé et que l'on montre du doigt. Anny est cette nana que l'on jalouse et dont on a pitié. Anny, actrice hors-norme à Hollywood, oublie ses peines à coups de coke. Anny est une fleur éblouissante qui vampirise tout ce qui lui porte un regard, objet de convoitise, de superficialité peut-être...en tous cas, fleur salie par des forces mercantiles sournoises.

Un livre féministe? Sans doute.... mais ne nous arrêtons point là... Derrière ces 456 pages vivent trois femmes qui n'ont pas envie d'être étiquetées. Elles sont ce qu'elles sont, elles sont faites comme ça. Elles savent qu'il n'est pas facile de s'imposer telle que l'on est. Elles sont juste une leçon de courage. Désarmantes. Elles portent avec éclat un parfum enivrant de liberté qui doit être conçu, non pas comme un manifeste à brandir simplement lors des soirées mondaines, mais comme un mode de vie qui, à l'image d'Anne, ne cherche pas un public mais des frissons d'être...

 

"Sitôt qu'elle rentrait au coeur d'une méditation, en fixant l'azur, en observant les poissons, en suivant le voyage des oiseaux, ce n'était ni les uns ni les autres qu'elle voyait, mais l'énergie qui les sous-tendait, la joie qui amenait la vie, l'ivresse de la création. Sous le bienfaisant tilleul, elle quittait tout: elle d'abord, le monde matériel ensuite, puis, au pic brûlant de l'expérience, elle échappait aux mots, aux idées, aux concepts. Ne demeurait que ce qu'elle ressentait. Elle avait l'impression de se dissoudre dans la lumière infinie qui tramait la toile du cosmos.

- Braindor, les mots n'ont été inventés que pour refléter l'univers, ils inventorient les êtres, ils étiquettent les objets. Or moi, je m'évade, je pars en dessous, en dessus, derrière, je file dans l'invisible...Comment décrire?

- Comme tu le fais.

- Il n'y a pas de mots racontant l'invisible.

- Si, ceux de la poésie." ( La fille au miroir, Eric-Emmanuel Schmitt)


Lire La femme au miroir d' Eric Emmanuel Schmitt

 

 

Titre: La fille au miroir

Auteur: Eric-Emmanuel Schmitt

Genre: Roman

Editeur: Albin Michel

Prix: 22 euros.

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 11:42
9782253134541-G.jpgUlysse from Bagdad est un roman vibrant d'humanité dont l'écriture, fluide autant que parcourue de frissons philosophiques, suit le rythme véloce d'un coeur en sursis...
"Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage..." chante dans ses vers un Du Bellay nostalgique de ses terres angevines. Saad Saad pourrait hurler tout le contraire; son pays l'étouffe et c'est partout ailleurs qu'il trouvera, espère-t-il, une possibilité de ne plus subir l'échec et la fatalité dont l'Irak est devenu synonyme à ses yeux.
Dans son nom, le personnage concentre toute son essence : l'espoir, la tristesse, l'Irak et l'Angleterre. L'espoir d'avoir sa chance dans un pays où les lois sont justes et le chaos ne règne pas, la tristesse qui pèse sur sa famille et les deuils qu'elle endure à bout de force, L'Irak et sa capitale Bagdad où il a appris à réfléchir avec Papa et à aimer avec Leila et puis L'Angleterre, l'Ithaque tant fantasmée...
Quand on s'appelle Saad Saad et qu'on a grandi sous le régime tyrannique de Saddam Hussein, quand on s'appelle Saad Saad et qu'on a su sa fiancée expirante sous les décombres d'un immeuble bombardé, quand on s'appelle Saad Saad et qu'on voit sa caste périr durant l'embargo américain, peut-on avoir l'étoffe d'un héros? D'ailleurs, qui mérite ce titre? Celui qui survit et demeure fidèle à son pays ou celui qui a l'audace de fuir? 
Ulysse from Bagdad est un roman vibrant d'humanité dont l'écriture, fluide autant que parcourue de frissons philosophiques, suit le rythme véloce d'un coeur en sursis. Eric Emmanuel Schmitt nous invite à suivre le parcours ,complexe et éprouvant, d'une odyssée moderne où les cyclopes ont des airs de gardiens de prison, Eole s'improvise douanier, les enchanteresses font fleurir des leurres de papiers administratifs et les tempêtes sont toujours aussi épouvantables. Les inconditionnels de la mythologie grecque apprécieront les clins d'oeil récurrents à l'écriture d'Homère et à ses caractères , aimeront à rêver d'une Calypso au charme sicilien, de Lotophages aux airs de Reggae Man, de sirènes hystériques aux chants assourdissants, de compagnons de galère à la peau ébène...
Un roman où, d'habile manière, l'auteur conduit une réflexion sur notre condition d'homme et notre fragilité. Qui protège l'homme à l'heure de la mondialisation si ce n'est les institutions d'un pays juste? Existe-t-il vraiment des pays justes? Un pays juste a-t-il le droit de choisir les "élus" qu'il protégera? Et quels sont ses critères? Clandestin, n'est-ce pas un mot qui renie toutes les valeurs d'humanité et de fraternité? Doit-on montrer du doigt celui qui tente d'échapper à un destin sordide? Eric Emmanuel Schmitt a le don de soulever des questions sans y faire pénétrer une impression inconfortable de leçon moralisatrice. Saad n'est ni meilleur ni pire que les autres; il se débat dans un monde Charybde & Scylla qui est prêt à le happer à tout instant...Un livre où les voix de ceux qui vivent en cachette, terrés comme des bêtes traquées, résonnent  et en outre, même les morts ont droit de consultation dans cette histoire!  Les dialogues entre Saad et son père sont délicieux d'ironie tendre, de pensées sages et de justesse dans la peinture du conflit inter- générationnel. Un roman dont on ne se sépare qu'à regret, écrit par un conteur d'histoires de grand talent. On y est entraîné dans une épopée où le cynisme est tenu à distance - car il est le compagnon d'infortune des perdants et dans laquelle l'espoir palpite avec la fragilité d'un oiseau frêle, mais pugnace...

"Papa agita ses pieds au dessus de l'onde. 
- Écoute, fiston, on ne va pas gémir la nuit ainsi. S'il y a un problème, il y a une solution.
- La solution, c'est que je me noie dans le Nil!
- Tu pourrais aussi te tuer avec un couteau à beurre.
Il gloussa et ajouta:
- Ou risquer une overdose de camomille.
Il se tapa les cuisses.
- À moins que tu ne te pendes à une toile d'araignée.
D'un geste, j'arrêtai son délire.
- Tu trouves ça drôle?
- Moi, oui. Pas toi? Bon, Saad, soyons simples, il n'y a que deux issues: soit tu rentres, soit tu passes outre.
- Rentrer? Jamais. Ce serait me résoudre à échouer.
- Eh bien, tu vois! Tu la connaissais, la solution! On continue!
-On?
- Oui, je t'accompagne. " 

Titre: Ulysse from Bagdad
Auteur: Eric Emmanuel Schmitt
Éditions: Le livre de poche
Prix: 6,50 euros.
Parution : 2008
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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 03:34

9782253116042FS"- As-tu la foi?

- Seule la foi sauve."

Voilà un texte qui redonne la foi. Mais attention, on entrevoit déjà les grands cris scandalisés de l'intelligentsia bien pensante pour qui est souvent de bon ton d'être agnostique et cartésien - Parenthèse philosophique: Descartes n'a t-il pas essayé de prouver l'existence de Dieu?-  ce roman parle d'une foi universelle: celle que l'athée nommera peut-être "espoir en la vie et les hommes" ou "positivisme" , le bouddhiste " nirvana",  le chrétien "amour de Dieu", le musulman "allégeance à Allah"...une foi protéiforme et bienveillante qui peut naître partout , loin, très loin dans le désert ou  au plus profond de soi, dans l'amour du prochain, dans la méditation, dans la confiance en soi, au côté de ceux qui aiment ou en tendant sa joue à l'ennemi. Loin des bonimenteurs du miracle, de la secte grossissante des égoïstes, des insupportables déteneurs de vérité.

Dans cette évangile éclairanteEric-Emmanuel Schmitt ne délivre en filigrane qu'un seul message, reprenant un principe fondateur de la philosophie de Socrate : "Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien." Une ligne de conduite qui prêche la remise en question et l'humilité en toutes circonstances.  Comme Yéchoua, le protagoniste principal, il nous apprend à douter , à faire  des paris, à s'engager, à croire mais à se souvenir aussi que la sagesse, c'est de ne jamais violenter les croyances de l'autre et avoir la modestie de ne pas imposer ses convictions. Une évangile bouleversante d'humanité qui parle du divin.

Qui est Jésus? Marie est-elle l'immaculée conception? Juda a-t-il vraiment trahi pour trente deniers? Pilate était-il le romain implacable que l'on accuse? L'école biblique et laïque imposent depuis des décennies une lecture des évangiles canoniques de Matthieu, Luc, Marc et Jean. Celle de colons romains barbares alliés aux juifs saducéens et pharisiens s'étant acharnés sur le vilain petit canard qui menaçait de ses idées novatrices leur confortable suprématie.   L'évangile selon Pilate joue à dépoussiérer des siècles d'obscurantisme, propose des pistes d'interprétation alternatives et rappelle SURTOUT l'utilité de se poser des questions, exprime la volonté naturelle de résoudre les problèmes afin de s'en soulager mais insiste sur le devoir d'accepter l'irrationnel et de comprendre ainsi toute la spécificité du mystère.

"Le troisième jour, tu reviendras"

L'incarnation et la Réincarnation du Christ n'ont peut-être pas de preuves tangibles et  transgressent toute logique mais le mystère doit-il être nié sous prétexte qu'il résiste à une explication humaine?

Deux parties pour ce roman éclairant: d'abord, un prologue émouvant du Christ le soir de son arrestation;  puis une série de lettres de Pilate, adressées à son frère resté à Rome, qui narrent l'enquête menée par le gouverneur pour dissoudre la rumeur intempestive de cette "ressuscitation". Suivie d'un journal d'un roman volé où Eric-Emmanuel Schmitt, comme il se plaît souvent à le faire, confie au lecteur ses doutes et ses déboires créatifs, cette évangile selon Pilate est un petit chef d'oeuvre littéraire: par son humour élégant, la fluidité du verbe, sa documentation pointilleuse qui se métamorphose en une mue de prose limpide.

C'est un roman qu'on ne lâche plus, qui intrigue par son audace et séduit par son propos.  Une cinquième évangile contemporaine qui ne cherche pas à convertir mais à faire réfléchir. Un livre qui rend intelligent. Car l'intelligence, c'est d'abord la tolérance et  la sensibilité. Eric Emmanuel Schmitt ne manque ni de l'une ni de l'autre et ses romans partent toujours de qualités essentielles dont devraient disposer tous les êtres: ouverture à l'autre et partage, curiosité grandissante pour le monde et ses mystères. Sa pérennité littéraire, déjà annoncée par son succès auprès d'un très grand nombre de lecteurs fidèles ( jugée souvent dévalorisante par des jaloux qui souhaiteraient la même et méprisent de façon arrogante et risible un nombre conséquent de lecteurs sensibles et sensés), permet cependant de préserver une autre foi toute particulière: celle de la survivance du bon goût littéraire et des aèdes passionnés.

L'évangile selon PIlate

"Grandir fut rapetisser. Grandir fut une chute. Je n'appris la condition d'adulte que par les blessures, les violences, les compromis et les désillusions. L'univers se désenchanta. Qu'est-ce qu'un homme? Simplement quelqu'un-qui-ne-peut-pas....Qui-ne-peut-pas tout savoir. Qui-ne-peut-pas tout faire. Qui-ne-peut-pas ne pas mourir. La connaissance de mes limites avait fêlé l'oeuf de mon enfance: à sept ans, je cessai définitivement d'être Dieu". ( Eric-Emmanuel Schmitt).

 

A lire aussi:

- L'interview de l'auteur à l'occasion de la sortie du recueil de nouvelles: Concerto à la mémoire d'un ange.

- La chronique de Concerto à la mémoire d'un ange

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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 18:13
arton16921-6d72d.jpgTitre: Concerto à la mémoire d'un ange
Auteur: Eric-Emmanuel Schmitt
Editeur: Albin Michel
Prix: 18 euros.

Concerto à la mémoire d'un ange. L'empoisonneuse. Le retour. Un amour à l'Elysée.

Quatre nouvelles composées autour d'un thème commun : " l'évolution des êtres selon leurs choix ou leurs traumatismes". Face à l'adversité, à l'injustice, comment réagir? Deux chemins s'ouvrent à l'homme exposé: la rédemption ou la damnation pour ceux qui n'ont pas su pardonner. Oui, la question essentielle et profondément humaine  que soulèvent ces récits est : est-il aisé de pardonner? et  de se pardonner?
Un jour, votre vie est bouleversée. Que ce soit un évènement extérieur ou vous-même qui aient été le déclencheur de cette tempête. Et que se passe-t-il après? Après l'acte criminel, après la nouvelle catastrophique, après la déclaration de guerre domestique, après le procès gagné sur mensonges... oui, après, comment vivre lorsque tout est ébranlé?
 Une grenouille de bénitier libidineuse, une première dame de France revancharde, un émérite joueur de violon handicapé, un marin consciencieux  se voient confrontés successivement à la problématique de la repentance...et c'est sous la plume saisissante de réalisme et de cruauté simple d'Eric Emmanuel Schmitt que nous les voyons se débattre avec leurs émotions.
Ces quatre nouvelles ( qui ménagent chacune une chute talentueuse)  sont des peintures d'une grande justesse de conflits intérieurs  violents et l'auteur explique à juste titre dans son journal d'écriture (qui vient clôturer le livre) qu'il est tout à fait possible de créer des liens très intenses entre des nouvelles,  des "topoi " pour qu'elles se retrouvent et se répondent.
Au dessus de ces textes  "ouvroirs de réflexion spirituelle potentielle" , règne , plus ou moins paisiblement,  l'icône de Sainte-Rita, patronne des causes désespérées.
On applaudira une nouvelle fois cette capacité étonnante d'Eric-Emmanuel Schmitt à aborder des problématiques religieuses avec une intelligence toute laïque et distanciée. En effet, il n'est pas facile de parler du pardon et de valeurs morales sans s'emmêler dans des considérations chrétiennes, d'évoquer des épisodes de la Bible comme l'histoire d'Abel et Caïn sans basculer dans du Paulo Coelho très investi dans un message religieux sous-jacent. Non pas que ce type d'écrits soit rédhibitoire , simplement que  l'ambition d'Eric-Emmanuel semble bien plus grande. L'auteur de Concerto à la mémoire d'un ange cherche justement à s'adresser à un public protéiforme qui traverse des épreuves universelles.
Le génie d'Eric-Emmanuel Schmitt, c'est, je crois, d'appréhender ses récits avec une sensibilité d'abord littéraire. Ses phrases glissent, fluides, et on entend la musique de ses portées de mots se répandre en nous comme une sonate délicieuse. http://www.compagniedumasque.com/Photos/auteurs/schmitt_eric_emmanuel_photo__antigone.jpgL'auteur de La Part de l'Autre se promène avec une finesse incroyable dans l'Histoire Délicate, dans les Religions Susceptibles, dans les Sujets Douloureux et  ses précédentes  oeuvres nous ont montré que la religion sous tous ses  aspects était une partie intégrante de son travail d'écriture et que sa volonté était d'en sublimer les valeurs de tolérance, de sagesse et de fraternité qu'elle devrait véhiculer dans le cadre de la vie quotidienne. La religion juive (Le visiteur, L'enfant de Noé ), la religion musulmane ( Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran), la religion bouddhiste( Le sumo qui ne pouvait pas grossir), la religion chrétienne, tour à tour, ont donné une coloration particulière à ses récits.

Concerto à la mémoire d'un ange est un recueil bouleversant parce qu'il dépeint des émotions qui nous sont communes  en les plaçant dans leurs manifestations les plus exacerbées. Sauriez-vous pardonner à un rival qui ne vous a pas secouru aux portes de l'Hadès? Pardonneriez-vous au mari qui trompe éhontèment? Sauriez-vous être clément avec vos propres médiocrités...sauriez-vous vous pardonner?
Disserter plus longuement sur ce recueil en dénaturerait l'effet de surprise, ne saurait assez justement évoquer la qualité du style et serait donc d'un intérêt moindre. C'est une oeuvre à dévorer!
Le nouveau Eric-Emmanuel Schmitt est dans toutes les librairies depuis peu ...filez donc vous le procurer!


"A l'aube, seul dans son appartement de l'Elysée, en face de sa glace où il se scrutait nu, sans sympathie ni complaisance, il consacra quelques minutes à analyser les sentiments qui l'agitaient: il ne voulait pas que Catherine meure, et cela autant pour de bonnes que de mauvaises raisons. De bonnes car il éprouvait un chagrin profond, plus fort qu'il n'aurait cru, à voir sa femme détruite par la maladie. De mauvaises car la mort de Catherine signifierait l'apparition de la vérité, les révélations concernant l'attentat de la rue Fourmillon et autres détails infamants, une explosion aux éclaboussures infinies et capable d'anéantir son avenir politique, pourtant si officiellement heureux." ( Un amour à l'Elysée. Eric-Emmanuel Schmitt)
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