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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 12:43

chirousse.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Ceux qui ont déjà eu  le plaisir de vibrer au coeur de la Révolution Française avec Miel et vin (publié en mai 2009 ) savent déjà combien l'écriture de Myriam Chirousse est délicieuse : à l'intérieur de ses lignes, on sent battre le coeur de la vie avec une puissance et une émotion admirables. Elle a l'art de mettre en place des caractères, des situations et de choisir des formulations souvent simples, sans fioritures pédantes ou savantes, qui expriment avec justesse une réalité presque palpable ; le naturel est son chemin de plume, on y adhère donc sans difficulté. Dans La Paupière du jour, son héroïne principale, Cendrine Gerfaut, est un de ces êtres écorchés auquel on s'accroche tant elle est aussi fragile qu'insaisissable et…attachante. Elle nous amène à Barjouls, un village perdu dans les Alpes Maritimes d'où est originaire l'assassin de son fiancé Aymeric . Benjamin Lucas doit être de retour chez lui puisqu'il est sorti de prison, après dix ans de réclusion: Cendrine a juré de venger Aymeric en tuant Benjamin Lucas; la jeune femme ne connaît cependant pas les mystérieuses règles qu'appliquent les familles des villages les plus reculées. Barjouls est un village dont chaque drame individuel est souvent lié à des raisons collectives. Là où l'omerta et la méfiance règnent, Cendrine va devoir ruser et persévérer pour en apprendre davantage sur Benjamin Lucas. Que trouvera-t-elle au bout de cette quête? le pardon? la vérité? la colère ?une aide? …l'amour? Myriam Chirousse utilise dans ce "polar" deux narrateurs, en alternance: Cendrine et...Hugo, le marchand d'oeufs bonhomme qui en pince pour la jeune demoiselle qui arrive de Bordeaux. On connaît la prédilection de l'auteure pour les secrets de famille, précieusement conservés depuis des décennies et qui ressurgissent un matin, à l'ombre d'une conversation inopinée. Alors, oui, c'est un bonheur de se laisser raconter une histoire par Myriam Chirousse parce que sa fiction nous happe très vite et que l'on n'arrive plus à lâcher le bouquin avant... 3h du matin, lorsque la dernière page a avoué ses dernières confidences. D'ailleurs, l'on précisera que le roman contient une dose conséquente de descriptions, puisque Cendrine a trouvé pour prétexte à son séjour à Barjouls un recensement des espèces végétales des alentours et qu'elle est habituée à décortiquer chaque lieu qu'elle visite…que ce soit une forêt ou la cuisine d'Estérelle Donetti. Il ne faut cependant pas s'en effrayer car son écriture fluide et imagée et sa volonté intrinsèque d'amener le lecteur dans un nouvel espace de sens-  qui lui permettra de poursuivre l'enquête lui aussi-  ne ralentissent pas l'action. Les descriptions de Myriam Chirousse sont extrêmement digestes et l'on est surpris d'y voir surgir par exemple un vocabulaire suranné pour désigner des  objets qui sont enfouis au fin fond des vieilles maisons de grands-mères, mots qui réveillent nos souvenirs et font rosir de plaisir nos cervelles stimulées. Vous l'aurez compris, c'est un roman que l'on conseille très vivement…davantage encore en cette période estivale où les jours se conjugueront en complicité avec les mots balade et ruralité! Un histoire à aimer !

"La pluie jouait du tambour sur la carrosserie du monospace, mais pas de quoi finir trempés. Cendrine se tourna vers Hugo. Ce dernier observait son anorak rouge, puis baissa les yeux vers ses chaussures de marche.
- Eh bien! Maintenant , c'est les montagnes d'ici qui ne sont plus à la hauteur de vos chaussures, lança-t-il en souriant.
- J'ai suivi vos conseils.
- Je ne vous ai pas vue samedi dernier. Je suis allé frapper chez vous.
- Ah? Je n'ai pas entendue.
- Vous voulez des oeufs?
- Je veux bien.
Il prit une boîte dans le coffre et la lui tendit.
- Tenez. Tout frais pondus.
- Merci.
Cendrine prit la boîte d'une main tout en lui donnant l'argent. Les pièces étaient mouillées. Leurs doigts aussi. Ils se turent et se regardèrent. Sa capuche serrée sur le front, Cendrine sentit la pluie couler sur son visage. Elle n'était pas froide, c'était plutôt une caresse liquide, embaumée de terre et de feuilles mortes. Mais cette eau sur ses joues lui donna l'impression troublante d'être en train de pleurer et qu'Hugo pouvait voir ses larmes. Elle essuya vivement son visage."

Titre: La paupière du jour
Auteur: Myriam Chirousse
Editions: Buchet Chastel
512 pages
Prix: 22€
Parution: 7 mai 2013

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 14:07

libellules.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Joel Egloff a un je ne sais quoi d'extra terrestre. Pas besoin d'argumenter à ce sujet, tous ses lecteurs en conviendront. L'incongruité des situations qu'il croque déroute et de faits tout à fait banals , il tire une poésie singulière : sa narration atypique , son goût de l'absurde et du décalé en font un auteur à part et forcément à connaître .... Joel Egloff pose un regard si naïf et simple sur le monde qui l'entoure que ce dernier prend des airs étonnants. Libellules est un étrange roman en focalisation interne: une histoire sans histoire vue  au travers du regard d'un écrivain. Un recueil de tranches de vie dont les dialogues avec son fils sont sans doute les plus attachants. N'y cherchez pas l'extraordinaire, le palpitant, le rebondissement... il semble au contraire que l'écrivain s'amuse à déjouer toutes nos attentes de lecteur; refuse le principe commode et divertissant du rebonds, des ficelles faciles du suspense. Adepte du cocasse et de l'épure , Joël Egloff s'attache à nous faire toucher du doigt des émotions fugaces mais puissantes . Ici tout est question d'exercice de style mais aussi de sensibilité et le talent réside dans l'humour délicat distillé dans les lignes que seul le lecteur de choix saura goûter à sa juste valeur.

 

"Et malgré ma poitrine qui se serrait, j'ai pensé que c'était le cimetière le plus gai qu'il m'ait été donné de voir, avec ses rangées de tombes desquelles on avait bien pris soin de faire dépasser les têtes des défunts , qui garderaient ainsi à jamais le teint frais , grâce à la rosée du petit matin. "


Libellules aux Éditions Buchet Chastel de Joël Egloff

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 16:16

nothomb.pngPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr /Illustration: Arnaud Taeron/ Amélie Nothomb sait tenir en haleine son lecteur et dans ce Barbe Bleue, elle ne faillit pas. Campant des personnages haut en couleurs, elle ménage un roman qui s'apparente à une pièce de théâtre tant tout se joue dans les dialogues. Y babille ou s'affronte, selon les heures, un duo tonique : Saturnine et Don Elemirio, une roturière belge et un noble espagnol. Utilisant la trame narrative du conte traditionnel, l'auteure y insère de nombreuses fantaisies et le remanie à la sauce moderne. Si le conte de Perrault enseignait aux jeunes femmes le devoir d'obéissance à leur mari, Amélie Nothomb distille entre les lignes un vent de liberté salvateur et Saturnine devient l'incarnation de la femme indépendante refusant tout joug, même amoureux. Don Elemirio n'a pas une barbe bleue et n'est pas repoussant mais il punit comme celui de Perrault au XVIII ème siècle la curiosité des jalouses , s'octroie impunément un droit de vie ou de mort sur ses épouses et interroge le lecteur sur la question de la confiance et du pardon. Résidant dans la demeure d'un aristocrate au mode de vie fort excentrique , Saturnine, jeune femme de tête, ne peut que s'interroger sur tous les ragots glaçants racontés au sujet de Don Elemirio, personnage mystérieux qui s'est coupé du monde depuis de nombreuses années : a-t-il vraiment tué les huit précédentes colocataires qui ont occupé avant la chambre de Saturnine? comment? Où ont elles disparu? Les barbebleue.jpgréponses, vous le constaterez vous même, sont aussi stylistiques que narratives, aussi philosophiques qu'émotionnelles et le plaisir aussi ! Une prose enlevée et spirituelle , des dialogues ciselés, une touche de nuances délicieuses, de l'or et du champagne pour éclairer l'ensemble d'une lumière sacrée ... Quand le morbide et l'amour s'étreignent en un baiser romanesque éclôt une récréation livresque que l'on vous conseille assurément !


" Je suis l'un des célibataires les plus convoités au monde. C'est aussi pour cela que je ne sors plus de chez moi. Dans chaque réception mondaine, une embuscade de femmes m'attend. C'est pathétique."


Auteur:Amélie Nothomb

Titre: « Barbe Bleue»

Editions :  Albin Michel

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 15:05

cachuete.jpgPar Julie Cadilhac - Bscnews.fr/ Illustrations Arnaud Taeron/ Mr Peanuts est un roman qui séduira tous ceux qui aiment être malmenés par l'intrigue et trompés par leur intuition. Qui est ce mystérieux Mr Peanuts? Autant un danger qu'un rêve, autant une menace que la promesse d'une bénédiction. Tout dépend de quel côté l'on regarde cette histoire et 
tout dépend de qui l'on 
est. Adam Ross se rit de la
 mise en abyme, déjoue 
toutes nos hypothèses et
 surfe sur la frontière
 troublante entre la réalité
 et l'imagination. " La
 première fois que David
 rêva de tuer sa femme, ce 
n'était pas lui qui la tuait
": une phrase d'accroche
 prometteuse qui annonce 
un polar sur fond de
 meurtre conjugal sordide.
Mais est-ce vraiment de 
cela qu'il s'agit? Ne 
sommes-nous pas souvent
 davantage des êtres 
humains qui fantasmons 
plutôt que des sujets qui
 mettons à exécution nos 
pires désirs? L'amateur d'hémoglobine et de meurtres sordides va être ravi car ce n'est pas un mais deux meurtres d'épouses qui sont fomentés dans ce roman . Alternativement le lecteur suit les déboires conjugaux de David et Alice Pepin, de l'inspecteur Sam Sheppard et Marilyn et du second inspecteur en charge de l'enquête du meurtre de Pépin, Ward Hastroll et son épouse Hannah. David, concepteur de jeux vidéos et phobique de la paternité, n'arrive pas à supporter l'idée que son épouse obèse perde du poids. Ward désespère de voir Hannah quitter le lit qu'elle occupe sans interruption depuis six mois pour dépression. Sheppard tente d'oublier ses écarts de conduite et la mort violente de son épouse dont il a été disculpé. Un roman qui vous occupera au moins durant dix bonnes heures et vous emportera dans les méandres inavouables des consciences des mâles mariés . Une réflexion judicieuse et terrible sur le couple,- et sur la difficulté à communiquer et à se comprendre ; Peanuts.jpgun bilan pessimiste sur l'utopique rêve des êtres en phase. Mr Peanuts offre des scènes bouleversantes où les femmes sont souvent les victimes consentantes, s'enferment dans des souffrances indicibles et provoquent des actes trop longtemps refoulés de leur mari incapable de les satisfaire et de revenir en arrière . Adam Ross parle de nos faiblesses et de nos médiocrités et brosse des portraits justes et non caricaturaux. Gare! Mr Peanuts est un roman qui parle d'échec sentimental et conjugal, d'insatisfaction et de regrets ; il est donc à dévorer donc en période d'optimisme. Un ouvrage fort bien mené même si - et on insiste!- il est fort long et demande au lecteur une bonne dose de fidélité .


" Dans la salle d'interrogatoire, Sheppard attendit que Pépin recouvre son calme. Le suspect qui jusque-là était affalé sur la chaise, les coudes sur la table, le regard fixe sur ses mains jointes, se redressa brusquement en s'essuyant le nez sur le revers de son poignet, renifla et pressa ses avants- bras sur ses yeux humides. Il s'éclaircit la gorge, croisa les bras et apparut tout à coup plus fort, concentré , déterminé.
-C'est bon, dit-il. Posez vos questions. "


Titre: Mr Peanut

Editions: 10/18

Auteur: Adam Ross

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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 12:02

eeslight.jpgPar Julie Cadilhac - BSCNEWS.FR /Photo: Catherine Chabrol/ Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus assoit d'abord sa fiction sur une réalité chinoise qui a entraîné des réponses politiques consternantes: face à une croissance démographique étourdissante, l'instinct maternel et paternel a été condamné à se restreindre et  la politique de l'enfant unique est née, loi mise en place à la fin des années 1970 . Madame Ming est un de ces parents condamnés à respecter cette loi de restriction de la natalité pourtant elle affirme avoir dix adorables enfants: Ting Ting, Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou et Shuang! Est-elle une hors-la-loi ou une impertinente menteuse? Elle est en tous cas la dame pipi du Grand Hôtel où vient négocier régulièrement le narrateur français de ce conte; un homme d'affaires au cynisme délicieux et dont la vie sentimentale confuse est la conséquence de notre époque contemporaine survoltée. Sur son tabouret devant l'entrée des latrines, madame Ming trône en pythie et dispense, à qui a la sagesse de l'écouter, des aphorismes de Confucius. Elle incarne " la permanence dans un monde versatile, administrant les toilettes du Grand Hôtel comme si cet établissement avait toujours existé, et surtout comme s'il s'agissait d'une mission de la plus haute importance." Impressionné par cette femme à la posture stoïque, le narrateur instaure une discussion entrecoupée de longues pauses d'absence et de bouderies d'ego et c'est toujours la curiosité accrue pour cette dame mystérieuse qui le ramène devant les commodités masculines, son Royaume. Ces dix enfants dont madame Ming adore raconter les parcours si singuliers existent-ils vraiment? Leur existence réelle a-t-elle d'ailleurs une véritable  importance? Telles sont les questions soulevées par un homme aux occupations quotidiennement mercantiles et lucratives qui finit par se demander si cette vieille dame n'a pas été volontairement placée sur son chemin.
Eric-Emmanuel Schmitt écrit ce récit comme on tire les fils des sujets d'un théâtre de marionnettes: rien n'est vrai si ce n'est l'humanité en marche dans chacune des respirations de la phrase et rien n'est faux si ce n'est peut-être la Vérité. Imprégné de spiritualité, ce conte poursuit la quête de tolérance et d'intelligence universelle dont le Cycle de l'Invisible se fait un portefaix inspiré. Un livre qui offre une leçon de modestie et une communicative envie les-dix-enfants-que-madame-ming-n-a-jamais-eus-cover.jpgde partager le Monde."L'Art est le plus beau des mensonges"disait Claude Debussy;  pourtant Eric-Emmanuel Schmitt ne nous dit-il pas la vérité? Nous avons tendance à juger que ce qui est vrai est ce qui est réel. Or réalité et vérité sont deux choses distinctes; en prendre conscience peut avoir un effet salvateur et déculpabilisant sur les consciences. Ce qui est réel, c'est ce dont on reconnaît l'existence. Pourquoi alors madame Ming ne pourrait-elle croire qu'elle est la gardienne d'une progéniture nombreuse?  "La vérité m'a toujours fait regretter l'incertitude", confesse-t-elle avant de s'endormir sur son lit d'hôpital. N'être sûr de rien est une posture de sagesse mais laisse aussi une part d'espoir qui rassure le sujet de confortables illusions. Dans ce sixième livre du Cycle de l'Invisible, Eric-Emmanuel Schmitt invente un conte pertinent  où la vérité n'a pas plus de prix que celle d'un beau mensonge. Alors -bien sûr!- le mensonge est chose affreuse s'il est utilisé par des âmes perverses et calculatrices mais, lorsqu'il est "un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur" ( Albert Camus, La Chute), il mérite de s'épanouir et de vivre comme bon lui semble. La vérité serait-elle la seule posture acceptable sur laquelle le cours d'une vie doit s'édifier? Soyons sages et apprenons à découvrir que la beauté d'un être perce souvent dans l'étincelle qui fleurit au coin de l'oeil, reflet des histoires singulières qu'il sait s'inventer avec délectation!

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Editions : Albin Michel
Auteur:Eric Emmanuel Schmitt
Prix:12€

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 10:58

 

9782226221377FS.gifPar Julie Cadilhac- Bscnews.fr/ Tartelettes, jarretelles et bigorneaux, un titre qui laisse tout le mystère à son contenu ou le dessert sous des airs de mauvais polar féminin. Mais on se trompe! Thriller psychologique, huit-clos éprouvant dans ses balbutiements, l'auteur, dans une langue fluide et vive, brosse un portrait en action fort pertinent d'une femme déboussolée, Liza,  auprès de laquelle un déménageur, Benjamin, vient jouer un rôle ambivalent mi-ange mi-démon. Aspire-t-il à la libérer de son oppressant inconscient? 
Comment réagir lorsqu'on est une femme séparée de son époux depuis quatre mois et qu'un homme s'immisce sans votre permission dans votre intimité? Comment renoncer à ses réflexes puérils construits sur l'expérience du passé et  s'engager dans une démarche positive vis à vis du futur? Comment prendre confiance en soi, s'aimer lorsque personne ne vous a jamais montré une marque d'amour? Comment cesser d'être  victime de son besoin viscéral d'être rassurée, enveloppée, aimée?
Françoise Dorner insuffle à ce court roman une énergie narrative qui provoque cette nervosité délicieuse du lecteur qui ne peut plus lâcher son livre avant d'en connaître l'issue. L'écriture, épurée de détails descriptifs, se concentre sur la peinture des émotions qui traversent cette Liza à l'enfance si glauque, à l'expérience sentimentale si vide de sens et qui est si pleine de contradictions. Les mots construisent un monde où les objets, désertant l'appartement vidé par Benjamin,  deviennent les responsables des maux de Liza et  sont des protagonistes pires que leurs propriétaires par leur silence, leur pérennité, leur immuabilité....et il faut s'en délester.
Voilà un roman troublant où les rapports de force se déséquilibrent constamment. Le sadisme et la pitié, la tendresse et la haine, la complicité et le dédain traversent en jeux pervers les personnages et laissent le lecteur suspendu aux lèvres des "paumés" qui peuplent ce récit - somme toute - terriblement réaliste. L'utilisation d'un  narrateur à la première personne intensifie la perception de l'oscillation constante de Liza entre instinct de destruction et de construction. Du père indifférent à l'amant immature, du mari sans désir à la mauvaise mère, Liza semble être condamné à être malheureuse. Elle a donc des instants de lâcher-prise dément où elle se travestit en sa génitrice, où elle s'impose un rôle de femme de tête qu'elle n'est pas. Pourtant, au creux de sa solitude et de ses noyades répétées pour tenter de se débarrasser du poids de ses souvenirs, s'impose, dès les premières phrases échangées avec le déménageur, un vertige, une graine d'espoir....Derrière chaque ligne parcourue, en tension, respire le désir violent d'une femme  que tout change, que tout bascule, que tout se résolve ...ou pas? 
Pour conclure? N'hésitez pas à  lire ce texte à haute voix, à le faire vibrer entre vos murs...il a des résonances théâtrales qui n'étonnent que ceux qui ignorent que Françoise Dorner est une émérite dramaturge récompensée du prix du Théâtre de l'Académie française pour L'Hirondelle et Le parfum de Jeannette en 1994. Oui, n'oubliez pas de lire les virgules et vous vous y entendrez peut-être ...qui sait?

"- C'est ça qui vous plaît: casser. Mais je ne vous ai rien fait, moi, je suis nulle, déjà bousillée, alors où est leFrançoise Dorner plaisir? Hein? J'vois pas. Vous vous êtes trompé de personne...Je ne vous ai pas attendu pour être en ruine...Et lui, ce n'est plus la peine de l'accorder: j'ai arraché une corde, exprès, quand mon mari est parti j'ai tiré et elle a sauté. Je ne veux plus le voir, ce piano. "Enlèvement d'objets encombrants", c'est bien, on sait pas où ça va. Impossible de retrouver et de s'apitoyer. C'est ce que vous aimez, non?
Il s'est approché de moi, lentement, sûr de lui.
- Il en faut de la force pour arracher une petite corde en laiton et acier. De la force et de la froideur morale. C'est sensible une corde, Liza, sensible aux variations de température, d'humidité. Vous l'avez toujours maltraité ce piano...même le clavier...Un clavier, ça doit être souple sous la main, docile, avec une certaine résistance, mais sans aller jusqu'à la dureté....C'est vous qui avez déteint sur lui, ou c'est le contraire?" ( Françoise Dorner).
Auteur: Françoise Dorner
Editeur: Albin Michel
Crédit-photo: Denis Félix
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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 18:05

Titre: La mariée mise à nu
Auteur: Nikki Gemmel
Traduit de l'anglais par Alfred Boudry.
Editeur: Au Diable Vauvert
Prix: 22 euros

"Le besoin de réfléchir visite rarement les gens satisfaits".


9782846261203.gifUn roman cruellement féminin. Rose et cynique.
Nikki Gemmel y fait un portrait brûlant de l'insatisfaction féminine et son énonciation, qui vient récupérer souvent le pronom personnel "vous", violente encore davantage la lectrice qui se sent viscéralement visée.
Un roman dérangeant à ne recommander qu'à celles qui oseront affronter les problématiques qui y sont soulevées: peut-on être heureuse en couple? comment avoir une sexualité épanouie? les désirs féminins sont-ils contradictoires et impossibles à combler?
On y parle ( beaucoup) de sexualité au travers de divers angles: le quotidien affligeant des câlins conjugaux, la passion éphémère de l'amant parfait, la folie de l'épouse qui  assouvit ses fantasmes au prix de sa sérénité et de sa dignité.
Le roman est chapitré sous forme de leçons façon Aubade et s'amusent à réciter les soi-disants clichés de la bonne épouse.
L'histoire? Terriblement banale.
Une femme londonienne; un mari, Cole; un amant, Gabriel; une amie castratrice, Théo; une mère (toujours trop ou pas assez) présente. Et tout tourne autour du nombril de la jeune femme perdue dans ses envies et ses manques.
Alors?
La Mariée Mise à Nu m'a d'abord séduite par la sémantique plurielle de son titre et je n'ai pas été déçue. Erotisme et psychologie s'affrontent au fil des pages. L'auteur décrit les tribulations psychiques d'une femme ambivalente qui évolue dans un univers sentimental, familial, amical déstabilisant et inconfortable. Le résultat? la perte de contrôle de ses émotions.  Nikki Gemmel  montre avec justesse la lente dérive d'une femme obnubilée par ses désirs contradictoires: celui d'être blottie dans des bras rassurants, celui d'être un objet de désir, celui de se sentir libre, celui d'être maman.
Au travers du récit d'une héroïne déséquilibrée par les sursauts peu maîtrisables de ses désirs, la réflexion sur les notions de besoin et de désir devient omniprésente et salvatrice.
"A l'origine, La Mariée Mise à nu a été publié anonymement [...] j'avais parfaitement l'intention de faire figurer mon nom sur la couverture en commençant le livre, mais je me  suis bien vite rendue compte que je me censurais. Effrayée des réactions possibles de mes proches, effrayée à l'idée de les faire souffrir, n'ayant pas tout à fait le courage de me dévoiler avec une aussi complète nudité."


Peut-on parler de roman sulfureux, profondément érotique? Je ne pense pas. Le sexe est un lieu d'illustration idéal des malentendus d'un couple et  des absurdités d'une personnalité.
Certes,le roman ne manque pas de passages coquins où l'auteur-femme s'exprime sur ses attentes érotiques et délivre des leçons fort pertinentes que tout homme avisé ne devrait pas hésiter à appliquer. Mais l'intérêt de ces scènes érotiques n'est pas que "stimulant"... Nikki Gemmel cherche d'abord à nous faire réfléchir  et montre ainsi une épouse pour laquelle le sexe est une question de soumission, de compromis et de non-dits qui finissent par enlaidir le rapport sexuel au lieu d'en faire un objet de plaisir.
C'est un livre d'expérience- et c'est toute sa saveur- qui montre combien la négligence de tous les jours provoque des situations de souffrance quotidiennes inimaginables.
 Un livre qui rappelle qu'au début, "vous êtes pleine d'amour pour lui, pleine jusqu'à ras bord" et puis, ensuite, lorsque l'état de "limérence ( terme de psychologie désignant un amour de type obsessionnel)" s'éteint,vous vous sentez dépossédée de tout ce que vous donniez avant avec générosité.
Assurément non, La Mariée Mise à Nu n'est pas un livre révolutionnaire: vous n'y découvrirez pas de solution miracle. D'abord parce que l'héroïne est trop égoïste et  excessive pour que l'on puisse nettement s'y identifier. Cependant, ce portrait exacerbé détone des romans de midinette que les collections féminines aiment à nous servir. Ici on  parle crument et tant mieux!  C'est ainsi un roman agréablement dérangeant. Par sa folie. Par ses excès. Par ses insatisfactions et ses doutes et par cette sensation d'autobiographie qui soutient les mots en filigrane.

"Vous aimez Cole d'une façon que vous n'avez jamais pratiquée auparavant. Calmement. C'est un amour qui ne fait pas d'étincelles, il luit plutôt comme une chandelle. vous l'aimez même quand il s'endort  tout en vous faisant l'amour. Vous n'aviez jamais aimé calmement avant, quand vous n'aviez pas encore trente ans. C'était l'époque de l'amour avide, plein d'exaltation et de terreur; quand il vous arrivait de dire "Je t'aime", vous aviez toujours l'impression d'être dépouillée; jamais vous n'avez eu l'impression que l'amour pouvait être un sauvetage."

 

Critique publiée dans le BSCNEWS spécial érotisme...

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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 21:38

Titre: L'ardoise Magique

Auteur: Valérie Tong Cuong

Editeur: Stock

Prix: 17 euros


Troublante rencontre entre une plume douce et fluide et une fiction tourmentée...

Mina est l'héroïne. Mina est un oiseau blessé. Mina n'a pas de chance, c'est le moins qu'on puisse dire. Mina a un passé éclopé.

Une maman disparue des suites d'un penchant pour la boisson,une maman négligente à la culotte toujours impeccable,  une grand-mère qui lustre et qui autorise à s'asseoir sur le canapé, une grand-mère éteinte de chagrin suite au décès de sa fille, un père inconnu au bataillon et, une tante marâtre qui a honte les soirs de réception, un oncle qui joue l'hôte indifférent et qui subvient aux besoins par obligation plus que par affection.

Et en plus, Mina est insignifiante! Orpheline, effacée, presque muette, une intelligence médiocre, un physique tout juste passable et bon à être exilé de l'amour ad vitam eternam. Mina, on ne sait même pas qu'elle existe la plupart du temps.

Enfin, c'est elle qui dit tout ça...parce qu'Alice!

Vous ne connaissez pas Alice?

Un jour débarque Alice dans ce lycée morne où ne se passe jamais rien. Oui, c'est l'arrivée d'Alice, la belle Alice gâtée d'autant de qualités que d'argent de poche, Alice aussi pétillante qu'intelligente, Alice et son chauffeur personnel, Alice si jolie avec ses boucles blondes, "Alice cent millions de pixels", qui s'intéresse à Mina, c'est presque trop beau! Après toutes ces douleurs, tous ces affronts à avaler, pour Mina, Alice est un miracle,  un remède tout en sourires et en compréhension.

Mais,quelques mois plus tard, Alice décide de mourir et n'en démord pas. Mina est en colère, trouve la vie décidément trop injuste! Pourquoi cette décision! Pour une fois qu'elle avait une amie!

Alors Mina propose de faire le pas aussi...puisqu'après tout  elle pense que sa mort à elle est plus justifiable que celle d'Alice.

Or lorsque le train arrive, Alice saute...mais Mina pas. Et Mina ne comprend pas: pourquoi elle est toujours là, elle? Quel sursaut de vie a bien pu la retenir? Quel espoir? Comment ne pas culpabiliser de sa lâcheté vis à vis de l'admirable détermination d'Alice?

Heureusement qu'il y aura Sans-Larme, heureusement qu'il y aura des explications rationnelles pour ceux qui en cherchent, heureusement que Valérie Tong Cuong aura tendu sur la route de Mina une main aussi attentive que sensible.

L'ardoise magique est un roman étonnant non seulement parce qu'il trompe le lecteur jusqu'à la fin mais aussi parce qu'on se laisse porter par l'écriture avec une facilité déconcertante qui fait qu'il se dévore en quelques heures, compulsivement.

Oui, pas envie de s'arrêter, juste pour ne pas laisser trop longtemps Mina dans sa cabane enfantine, juste pour découvrir vite quel abominable secret se cache derrière la mort d'Alice.

Alice...jolie héroïne au serre-tête sage de Lewis Carroll qui fait actuellement l'objet de l'actualité sous les caméras de Tim Burton. Alice, jolie blonde parfaite et sage qui crapahute au pays de l'imaginaire...

L'ardoise magique est elle aussi toute d'actualité...

"Ce qui ne va pas, c'est que la raison de lui survivre, à la minute où je parle, je ne la distingue pas.

Ce qui ne va pas, c'est que depuis le crissement des roues sur le fer, je nage dans le noir, dans l'eau usée, dans un air recyclé, je ne veux aller ni vers l'avant ni vers l'arrière, je suis coincée, scotchée, clouée dans le présent comme un papillon sur la planche d'un collectionneur.

Ce qui ne vas pas, c'est que je n'ai pas sauté.

Ce qui ne va pas, c'est qu'elle, elle a sauté." ( Valérie Tong Cuong).http://www.images.hachette-livre.fr/media/imgArticle/STOCK/2010/9782234064195-G.jpg

Burton peint le pays des merveilles...

Alice au pays des merveilles

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 22:43
Jérôme Garcin:Nouvel ObservateurTitre: C'était tous les jours tempête
Auteur: Jérôme Garcin
Editeur: Gallimard /Folio


Du "badinage carcéral" à l'action politique!

Voilà un roman délicieux: un  jeune noble fougueux, Marie-Jean Hérault de Séchelles, aux moeurs légères,délivre plusieurs lettres à la seule femme, Jeanne-Françoise de Sainte-Amaranthe,qu'il ait aimée,
quelques jours avant d'être guillotiné.
Véritable confession d'un arriviste passionné au creux d'une période troublée, véritable pamphlet éclairé d'un siècle de Lumières aux évènements si sombres.
Et c'est avec un plaisir tout littéraire (Quelle plume vraiment!) que nous laissons Jérôme Garcin nous causer d'Histoire et d'amour, d'Opportunisme et de Terreur, avec élégance et délicatesse.
Marie-Jean qui"cicéronne" jusqu'à la fin de son procès "au lieu que de sauver (sa) peau" , à l'approche de la mort, réalise ses erreurs et évoque les mécanismes de la Révolution avec une gravité étonnamment mêlée d'humour. Amant prétendu de Marie-Antoinette, pur sang ayant participé avec autant d'enthousiasme à la prise de la Bastille qu'à la constitution des droits de l'homme, notre héros n'échappera pas au sort auquel il avait froidement condamné ceux de sa caste.
Avec beaucoup d'ironie mordante, l'énonciateur des lettres nous fait comprendre combien le révolutionnaire plébéien est naturellement porté à hair la peau laiteuse et délicate des jeunes hommes de bonnes familles armoriées et combien la jalousie n'a pas été détruite avec le pillage des beaux châteaux. Et puis Hérault sait qu'il a trahi  les membres de sa haute lignée et qu'il est devenu rapidement un objet de méfiance ; aussi,
auprès des sans-culottes assoiffés de revanche, avoir la place du traître n'aurait su être pour lui un bon allié!
  Un texte qui décrit avec une poésie mélancolique adorable la passion amoureuse et brûlante de Marie-Jean auprès de  Jeanne Françoise, une cavalière d'exception, femme libre et brillante contrastant avec la maniabilité de ses condisciples féminines.
Même si la Révolution, " cette pauvre fille échevelée dont (il) aime la sauvagerie, et (qu'il a) épousée par intérêt plus que par amour", " cette Jérôme Garcin:Nouvel Observateurfolie, cette effrayante et magnifique machine conçue par des mains anonymes pour fabriquer du progrès" est peut-être la Femme la plus troublante dont parle ce roman.

Enfin, C'était tous les jours tempête est un superbe roman épistolaire qui prouve que si "la belle prose (était ) tombée (un moment) avec la Bastille", certains ont su depuis lui redonner toutes ses lettres de noblesse.

"Il s'en est fallu de peu que, après avoir brillé sous Louis XVI et régné sous Robespierre, charmé la reine et pris la Bastille, je n'accomplisse mon enfantin dessein: passer d'une rive à l'autre sans me retourner et fendre la tempête tête haute. Mais une dernière vague, sournoise et justicière, a noyé mes prétentions à quelques mètres seulement de la berge. je serai un mort de plus, un des derniers, avant le coucher du soleil qui tombe sur la France Moderne." (Jérôme Garcin)

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 21:18
Titre: Le sumo qui ne pouvait pas grossir.
Auteur: Eric-Emmanuel Schmitt
Editeur: Albin-Michel


éric emmanuel schmitt         Que répliqueriez-vous si, tous les jours, à vous l'insolent vagabond de quinze ans, un vieux grigou venait affirmer avec provocation: je vois en toi un gros?Avez-vous déjà été victime d'allergie universelle? Votre mère est-elle un ange? Avez-vous l'impression d'être moins qu'un corbeau ou qu'un rat? Avez-vous déjà vibré devant un match de sumos? Saviez-vous que les filles savent tout bien plus vite que les garçons? Vous a t-on appris que "si ce que tu dis n'est pas plus beau que le silence" alors il faut se taire?

A Tokyo, Shomintsu dirige une école de lutteurs. A Tokyo, Jun vend des canards en plastique érotiques sur les trottoirs. A Tokyo, Jun apprend à grossir et c'est loin d'être si simple.
Une émouvante histoire à la clé. Et des secrets... 
Et c'est court en plus! Cent pages! De quoi séduire tous les lecteurs, même les moins courageux...

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